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Extrait

Sanglantes entrailles

Émile Zola, Le Ventre de Paris, 1873
Cadine et Marjolin sont deux enfants des Halles. Ils passent leur temps à traîner dans le quartier, à jouer, à se cacher, à rire, à le découvrir... Les Halles sont comme leur mère adoptive. À cet instant, ils sont près du bâtiment de la triperie.

Ce fut à la triperie qu'ils firent connaissance de Claude Lantier. Ils y allaient chaque jour, avec le goût du sang, avec la cruauté de galopins s'amusant à voir des têtes coupées. Autour du pavillon, les ruisseaux coulent rouge ; ils y trempaient le bout du pied, y poussaient des tas de feuilles qui les barraient, étalant des mares sanglantes. L'arrivage des abats dans des cariole qui puent et qu'on lave à grande eau les intéressait. Ils regardaient déballer les paquets de pieds de moutons qu'on empile à terre comme des pavés sales, les grandes langues roidies montrant les déchirures saignants de la gorge, les cœurs de bœuf solides et décrochés comme des cloches muettes. Mais ce qui leur donnait surtout le frisson à fleur de peau, c'étaient les grands paniers qui suent le sang, pleins de têtes de moutons, les cornes grasses, le museau noir, laissant pendre encore les chairs vives des lambeaux de peau laineuse ; ils rêvaient à quelque guillotine jetant dans ces paniers les têtes de troupeaux interminables.

Émile Zola, Le Ventre de Paris : Paris, Charpentier, 1873